"Staline et les juifs
L'antisémitisme russe: une continuité du tsarisme au communisme"
Arkadi Vaksberg
Editions Robert Laffont
Paris 2003
|
LIENS:
// Home
|
L'ouvrage de Arkady Vaksberg est spécialement intéressant. Il recouvre toute la période s'étendant de la fin du tsarisme aux derniers temps du régime communiste en URSS.
L'auteur décrit le climat de frémissement révolutionnaire et la répression policière dans lequel les communautés juives de l'empire des Tsars vécurent à la veille de la Première guerre mondiale. Puis la forte participation juive dans l'établissement de la dictature bolchevik et la guerre civile! A. Vaksberg ne dissimule rien de ce fait historique qui, d'une part explique l'affermissement du nouvel Etat - quand bien même la majorité de l'élite politique et culturelle du pays avait fuit ou péri du fait de la Révolution et de la guerre civile - , d'autre part permet de comprendre la fixation morbide des propagandistes d'extrême-droite européens sur la connexion entre judaïsme et révolution d'êxtrême-gauche. Ce qui est pertinent et courageux : la majorité des historiens ouest-européens glissent sur le sujet comme chat sur braise…
L'auteur nous décrit ensuite l'usage que fit Staline de ces nombreuses et cultivées recrues « juives » - est-on juif quand on est communiste ? - dans sa Police, sa Science, ses Arts, ses Industries, son Administration … etc Puis son lent retournement : après avoir fait assassiner les cadres de l'Ancien régime pour assurer le nouveau pouvoir révolutionnaire, fait déporter et mourir les cadres de l'économie traditionnelle pour réaliser le volet économique de la révolution, puis avoir fait la même choses aux prêtres orthodoxes, aux imams musulmans et aux nationalistes régionaux pour réaliser son volet culturel, avoir mis en fuite ou arrêté ses anciens camarade de parti pour satisfaire sa paranoïa et son goût du pouvoir absolu, fait tortuer et fusiller d'innombrables membres de son Armée, de sa Police et de ses Administrations pour faire de la place pour d'autres de ses partisans, après avoir déporté des peuplades caucasiennes et criméennes entières et tant de prisonniers de guerre fait par les Nazis pour cause d'infidélité militaire, …voilà que notre Grand Exterminateur en était venu à envisager la liquidation des Juifs. Rien d'illogique là-dedans.
Pour en revenir au Proche-Orient, A. Vaksberg signale le soutient de Staline à la création de l'Etat d'Israël, dans l'espoir de disposer d'un avant-poste de la révolution mondiale au milieu des possessions coloniales britanniques, et le nombre important d'ex-militaires de l'Armée rouge, dont nombre d'officiers, qui participèrent à la guerre de 1948 contre les armées arabes et les milices palestiniennes. Ces dernières, pratiquement dépourvues d'expérience de la guerre moderne, durent donc affronter des homme qui s'étaient longuement et douloureusement forgés une compétence militaire en affrontant les divisions de la Wermacht, de la Waffen SS, de l'armée finlandaise… (M. Villan)
|
Eléments intéressants :
Page 37 : Lénine partisan de l'assimilation des Juifs dans la masse du peuple soviétique : « Seuls des petits-bourgeois juifs réactionnaires peuvent vociférer contre l'assimilation, dans la mesure où ils prétendent faire tourner à rebours la roue de l'Histoire. »
Page 38 : Opinion de Staline sur les Juifs de l'empire russe, émise juste avant le déclanchement de la première guerre mondiale : « Une entité mystique, insaisissable et fantomatique ».
Page 40-42 : Les « exploits » du commissaire bolchévik (juif) Zinoviev à Pétrograd en 1917-1918. Que les populations de l'ex-empire russe aient assimilé les juifs aux bolcheviks, les bolcheviks eux-même n'y ont pas peu contribué.
Page 43 : Pogroms commit par des soldats bolcheviks pendant la guerre civile.
Page 44 : Grand nombre de juifs et de juives dans les rangs de la jeune Tchéka (ancêtre du KGB, la police politique communiste).
Pages 72-73 : Lénine « quarteron juif ».
Page 74 : « Que les principaux rivaux et adversaires de Staline, à la mort de Lénine, aient été des Juifs a constitué pour l'ensemble de leurs correligionnaires une terrible malchance. »
Page 83 : Exemple de la progression de l'antisémitisme officiel, ou le comportement des officiers de la police politique envers le même suspect juif de 1934 à 1951.
Pages 84-87 : Le Birobidjan, où la volonté de Staline de voir les juifs soviétiques coloniser la frontière… chinoise.
Page 88-89 : Staline honore les musiciens et chanteurs soviétiques, majoritairement juifs, pendant la Grande Terreur.
Page 90 : Les ministres juifs du gouvernement soviétique vers le milieu des années trente.
Pages 91 à 96 : Grand nombre de procès contre des antisémites…juste avant l'ouverture de celui intenté aux vieux bolchevik (juifs) « Kamenev » et « Zinoviev ». Achèvement des travaux du canal Baltique-Mer Blanche (sur un lit de cadavres…) : distributions de récompenses aux chefs (juifs) du NKVD (ex-Tchéka), L. Kogan, M. Berman, S. Firine, Y. Rappoport, …
Page 104 : Eté 1934, « les Juifs constituent 31% des cadres dirigeants du NKVD », 39% en automne 1936, plus que 4% en été 1939.
Page 120 : Propagande nazie après l'entrée en guerre contre l'URSS : « La population de l'URSS est ravalée à la condition d'esclaves, de serfs des commissaires juifs… »
Pages 120-123 : La propagande antisémite nazie visant les 80 millions d'habitants des territoires occupés de l'URSS, ses quelques 200 journaux, ses succès. Son argument essentiel : « L'Allemagne ne fait la guerre qu'aux Juifs. »
Pages 154-159 : Le projet de création d'une République soviétique juive en Crimée.
Page 160 : Retour difficile des juifs soviétiques, réfugiés ou déplacés pendant la guerre avec l'Allemagne nazie, dans les villes et villages des territoires libérés de l'occupation ennemie.
Page 172 : Pas de texte ou de discour antisémite de Staline. « Toutes ses innovations dans ce domaine, il les faisait réaliser par d'autres. »
Pages 181-184 : Staline fait exterminer sa belle-famille.
Page 197 : 1948 : Aide militaire soviétique à Israël : 8000 experts militaires juifs soviétiques venu apporter à la jeune armée israélienne leur expérience des combats de la seconde guerre mondiale.
Page 207 : Contribution personnelle de Staline à l'antisémitisme : « Il a réuni ses trois versions : raciale, rituelle et politique. »
Page 208 : Septembre 1948 ; Staline abandonne l'espoir de faire du jeune Etat israélien un « avant-poste soviétique au Proche-Orient ».
Page 225-229: Vague d'antisémitisme d'Etat en 1949: licenciements, arrestations.
Page 227: Prose d'un auteur juif proche du pouvoir: "...l'invasion juive dans la sphère culturelle et idéologique".
Pages 233-234: "Solution finale" stalinienne de la "question juive".
Page 238: Forte composante antisémite des purges dans les "Pays Frères"
de l'Est européen en 1952.
Page 241: Plus de deux millions de Juifs en URSS. "Quand il [Staline, fin 1952] disait que tout Juif était un agent américain, il devait avoir en tête un plan d'action."
1953: Le début du complot des médecins juifs.
Page 245: A la veille de la mort de Staline: "climat d'apocalypse imminent"
Page 278 : Deux ouvrages antijuifs édités par les éditions d'Etat en URSS sous Brejnev.
Pages 279-280 : Blague, sur fond d'antisémitisme et de violent désir d'émigration dans de nombreux secteurs du peuple soviétique, juifs et non-juifs : « La police essaie de faire entendre raison à un candidat [juif] au départ : Vous n'avez pas honte ? êtes-vous donc mal ici, dans votre pays ? Vous avez un bel appartement, un bon travail, une voiture… » Le bonhomme tente de se justifier : « Moi, je serais bien resté, mais c'est ma femme qui y tient, et puis mes beaux-parents… - Eh bien, fait le policier, qu'ils partent si ça leur chante, et vous, vous restez. - J'aimerais bien, soupire l'autre, mais dans la famille, le seul juif, c'est moi. »
Post-Scriptum : Critique très sévère de l'ouvrage « Deux siècles ensemble » de A. Soljenitsyne.
|